Ça doit être l’influence de l’automne et de ce temps pourri qui nous empêche de sortir, mais en ce moment je retrouve l’envie de lire. Alors comme j’y ai été doucement pendant l’été, je reprends en douceur avec des lectures plus faciles, le plus souvent des bouquins que j’ai déjà lus et appréciés mais dont j’ai oublié l’essentiel. Ça m’aide à me remettre en… Non, pas en jambes, mettons en globes oculaires. C’est dans ce contexte que j’ai eu envie de ressortir un bouquin qui m’avait marqué petit et dont j’ai eu l’occasion de reparler récemment : l’incroyable équipée de Phosphore Noloc de Pierre Gripari.
Alors Pierre Gripari vous devez sans doute connaitre : c’est l’auteur des contes de la rue Broca, de petits contes aussi amusants les uns que les autres dont les plus connus sont La sorcière de la rue Mouffetard et Le gentil petit diable, des histoires dans lesquelles on peut demander au héros d’aller Je-ne-sais-où chercher Je-ne-sais-qui pour qu’il lui donne Je-ne-sais-quoi. Enfin je ne vais pas m’appesantir dessus, ce n’est pas le sujet de cet article, je voulais juste que vous voyez de quel bonhomme on parle.
Il est très difficile de parler de cette histoire sans dévoiler des choses qui vous gâcheraient le plaisir de la découverte, mais je vais tenter de vous planter le décor sans entrer dans les détails. Le narrateur (dont on ne saura jamais le nom) s’embarque avec un de ses amis pour une croisière à bord d’un paquebot de plaisance : le Beaugency. Il apparaitra assez vite que ce bateau ne rejoindra jamais les Canaries comme initialement prévu, il sera détourné et servira à la démonstration d’un des plus gros mensonges de l’Histoire de l’Humanité. Je ne peux pas vous dire lequel (oui, je suis un cachotier), mais je peux vous dire que ça concerne les Amériques.
En chemin ils croiseront Dieu (µ), une révolution communiste des enfants (%), un poisson- fumée (/) et bien d’autres merveilles encore. Celui-qui-dit-je, un jeune homme de seize ans à l’époque des faits relatés, racontera toute cette histoire sur un ton faussement naïf et assortira le récit de petits clichés avec lesquels l’auteur prend sa distance dès le début pour les laisser à son personnage. Un exemple :
« Vous avez une bonne gueule. Vous me plaisez. D’abord vous avez le bout du nez rond, comme une petite pomme de terre, c’est un signe de bonté. Et puis vous avez le regard vif, les yeux qui brillent… Vous devez aimer vachement les femmes, vous… – Non ? Tiens, vous m’étonnez… »
Vous noterez au passage que ce livre est daté de mars 1964, il y a presque 45 ans, d’où quelques réactions auxquelles on ne s’attendraient plus aujourd’hui. Plutôt que de vous faire part de la singulière amitié du narrateur envers les nègres ($), j’ai préféré vous rajouter un autre extrait :
- Dites moi, monsieur le Commissaire, il n’y a pas de prêtre à bord ?
Le commissaire s’excuse : il n’y a, en effet, pas de prêtre parmi les passagers.
- Pas d’aumônier du bord non plus ?
Le Commissaire s’excuse derechef. Non plus. Hélas.
- Mais vous vous rendez compte, monsieur le Commissaire ! Et la Semaine sainte, encore !
Le Commissaire de bord se rend compte. La dame ajoute :
- Le péché retombera sur la Compagnie !
Le Commissaire répond, le plus sérieusement du monde, que c’est bien entendu. En cas de naufrage, la responsabilité des passagers chrétiens est couverte. C’est la Cigale qui ira en enfer.
Je ne sais vraiment plus quoi dire pour vous donner envie de vous ruer chez votre libraire pour l’acheter sans dévoiler inutilement les rebondissements de l’histoire, je vais donc me contenter de vous répéter que j’ai adoré et que je ne vois pas de raison pour que vous n’aimiez pas, vous.
(µ) Même s’Il semble en fait être une vieille noire.
(%) Mais sans empereur Tomato-Ketchup cette fois.
(/) Et non pas fumé, et encore moins fermenté, rien à voir avec du saumon fumé ni du surströmming donc.
($) Ça se disait encore à l’époque, et je crois que ça étonnait encore de s’inquiéter de leur avis sur la question, comme sur toute autre question d’ailleurs.