Archive for février 4th, 2010
Quel gâchis, vraiment. Mais il n’avait pas eu le choix. Le spectacle devait continuer.
Pourtant au début il y avait cru, quand il l’avait rencontré… A l’époque il avait le meilleur spectacle de sa région : « Judas rime le bateau au plot », une merveille de finesse et d’autodérision. Il s’était fait un petit nom dans son coin, mais il sentait que son répertoire tournait un peu en rond…
Et il était tombé sur une petite merveille. Jésus était un comique né : il avait ça dans le sang. On se demande d’où ça lui venait d’ailleurs : son père était un type plutôt austère, du genre pas rigolo, moralisateur, toujours à donner des conseils et à juger comment les autres devraient se comporter. D’ailleurs Judas, comme tout bon juif, se devait d’aller souvent tailler le bout de gras avec monsieur le père, et de prêter une oreille attentive à ses conseils rabâchés depuis des années et à ses remontrances. On lui connaissait malgré tout un écart : il avait fauté avec la mère de Jésus, une femme pourtant mariée. Ca l’avait un peu calmé niveau leçons : on l’entendait toujours beaucoup, mais il la mettait un peu en sourdine niveau adultère. Judas ne doutait pas cependant que ça ne le reprenne un jour. Sa mère, elle, était aussi ennuyeuse qu’il est possible de l’imaginer. Elle jouait les femmes mystérieuses, baissait humblement les yeux quand on parlait du fait qu’elle ait accueilli Dieu en elle, et donnait à tout le monde des leçons de morale et de douceur. Bref, pas le genre de boute en train qui va favoriser l’émergence de l’humour chez son fils.
Mais malgré des parents aussi drôles que des banquiers ou des courtiers en assurance, le petit avait du talent. Dès les premiers jours, il avait manifesté une capacité à l’humour : à peine né, il avait fait une farce magique intitulée « Hérode, le bœuf, l’âne et moi », un vaudeville dans lequel un roi jaloux tentait de se débarrasser d’un enfant encombrant, et celui-ci échappait aux problèmes en batifolant avec sa mère adultère dans la paille d’une grange, entouré d’animaux. Les observateurs de la scène underground, attirés par cette nouvelle étoile, ne s’y étaient pas trompé et avaient célébré la naissance de ce talent.
Judas avait peu d’informations sur son enfance ; sans doute peu encouragé par ses parents, l’enfant n’avait redécouvert ses talents qu’à la fin de l’adolescence, au moment le plus fort de son opposition au modèle parental. Il s’était alors engagé dans une troupe itinérante qui faisait du satyre religieux. C’est le moment où Judas l’avait rencontré. Il avait à ce moment peaufiné son art, et commencé à se faire connaitre. Son père, prompt à saisir les bonnes affaires, avait alors senti le potentiel commercial de son fils et l’avait engagé à se lancer en solo. Bien sûr, une partie de ses spectateurs les plus fidèles avait alors décidé de le rejoindre pour gérer la logistique de ses spectacles et participer aux campagnes de communication. Judas, éperdu d’admiration, avait alors senti qu’il pourrait apprendre beaucoup de ce petit génie, et avait intégré l’équipe.
Au début, il participait à l’écriture des sketches de Jésus avec les autres. Mais très vite, il se rendit compte qu’aucun d’entre eux n’avait le moindre talent en comptabilité ; lui seul avait déjà vécu seul et appris à tenir ses comptes. Il dut donc se consacrer de plus en plus à cette tâche, d’autant que Jésus n’arrivait jamais à garder le moindre sou pour lui. Mais toujours, le talent éblouissant du petit l’empêchait de claquer la porte, malgré sa relative mise à l’écart. Quel génie dans ses textes ! Je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise, il fallait l’oser ! Et cette façon de toujours faire des niches… Comme quand il avait convaincu Pierre qu’il pouvait marcher sur l’eau ; cet idiot n’avait pas remarqué les échasses attachées sous ses sandales ! Quel fou rire ce jour là. Ou encore quand il avait pris des cours de prestidigitation, et qu’il avait commencé à sortir des poissons de la manche de Pierre. Ce pauvre vieux Pierrot n’y avait rien compris. Et quand Jésus lui a sorti des pains de sous la barbe, il a failli s’évanouir. C’était un peu facile de se moquer de ce pauvre hère un peu dingue, mais c’était un ressort comique si efficace…
Et là Jésus avait programmé le plus beau spectacle de toute sa carrière : il avait préparé un numéro de fausse mise à mort avec une lance à pointe rétractable. Pierre allait certainement passer un nouveau cap dans la folie. Mais Jésus avait profité de cette occasion pour écarter définitivement Judas : il lui avait assigné le rôle du faux traître, pour rendre l’histoire plus crédible. Judas avait dû prétendre livrer Jésus pour mettre en place ce simulacre, et c’est lui qui devait fournir les fausses lances aux soldats. Alors bien sûr, il avait souvent prétendu vouloir partir pour relancer enfin sa propre carrière. Bien sûr il avait souvent cru vouloir partir. Mais cette mise à pied était difficile à digérer. Et maintenant, en haut du Golgotha, la foule acclame le soldat complice qui s’approche de Jésus, la lance brandie. Tout est fini. Ce sera son plus beau succès, grâce à Judas. Sous le faux impact, et devant une foule en délire, Jésus crie, mais ça reste amer.