Culture

2nd juillet
2010
written by Donio

La première chose qu’on peut noter quand on lit le nom de Julius Corentin Acquefacques, c’est qu’il a un nom bien compliqué. On notera aussi qu’Acquefacques, prononcé à l’envers, ça donne Kafka. Il doit bien y avoir une raison à ça. L’auteur ne l’a pas communiquée.

Julius Corentin Acquefacques est donc un héros de bande-dessinée. Il n’en a pas toujours conscience, mais son auteur l’oblige parfois à faire face à cette terrible vérité. Il s’ensuit forcément des questionnements sur son identité, ses buts, et sur comment échapper à ce sadique d’auteur.

JCA (on va raccourcir un peu son nom si vous le voulez bien) est un personnage en noir et blanc. Comme toute la série, sauf dans quelques rares passages en couleur ou en photo. Cette absence de couleurs souligne assez bien l’austérité du personnage, qui est bien trop sérieux pour rire. L’austérité du monde dans lequel il vit aussi, malgré les efforts du Ministère de l’Humour pour rendre les gens joyeux. JCA y travaille, justement, au Ministère de l’Humour. Comme il le dit, ce travail requiert un sérieux exemplaire. Mais malgré tout le sérieux du Ministère des Blagues et des autres ministères, les valeurs chutent à la Bourse : le Moral est en baisse de 12 points, la Solidarité plonge de 16 points, l’amitié recule de 0,6 points et les autres valeurs morales suivent le même chemin…

Il faut dire que les conditions de vie sont bien difficiles : l’espace est limité : JCA qui dispose de beaucoup d’espace doit régulièrement sous-louer son 1 pièce : louer son lit à un collègue travaillant la nuit pour se relayer dedans, louer son placard à un autre collègue… Mais au moins son appartement est-il plus confortable que les consignes de la gare ou ces appartements traversés par les voies de taxis. A ce propos, la circulation aussi est devenu un enfer : on ne peut plus marcher tranquille. Pour échapper aux embouteillages piétons de plus en plus fréquents, des solutions sont mises en place, mais ne sont pas toujours satisfaisantes : les lignes sont mal desservies, les voies uniques sont empruntées à double sens et, qu’il s’agisse de bennes ou de vélos, les façons de les faire s’arrêter n’ont pas été vraiment étudiées. Rajoutons qu’en plus du rationnement de l’espace, le temps aussi est chronométré au centième de seconde et celui consacré à chaque action est quantifié par la loi. Vous comprendrez alors que vivre dans un tel monde est oppressant.

Pour compenser le manque d’espace, il reste un lieu de liberté : les rêves. Un lieu de liberté que le gouvernement compte bien taxer aussi, pour éviter que les gens n’en abusent. Et JCA est justement un vieux briscard du rêve. Malheureusement, rêver n’est pas sans conséquence dans son monde, surtout quand on nait de la plume d’un auteur aussi sadique que Marc-Antoine Mathieu. Ses rêves sont donc le prétexte à toutes les folies, et le sérieux de ces folies prouve bien à quel point elles sont vraies. D’ailleurs un savant lui explique très sérieusement comment ses rêves peuvent influencer la réalité : rêve² = réalité, rêver qu’on rêve nous ramène dans une réalité parallèle, et permet donc de changer le monde. Terrible constat quand on voit ce que peut rêver JCA.

L’auteur prend un plaisir énorme à jouer avec les codes de la bande dessinée pendant que son personnage se débat dans des contradictions spatio-temporelles : cases manquantes (1) expliquant les déjà-vus des personnages, pages découpées et collées pour faire une spirale, pages imbriquées dans une autre page (2), personnage qui surgit d’en dehors de la case pour tomber dedans, notre héros finit même par faire un bout d’aventure dans un espace en trois dimensions. Heureusement, les lunettes 3D sont gracieusement fournies par un des personnages rencontrés au cours de l’histoire.

Il est difficile d’en dire plus sans gâcher le plaisir de la découverte. J’ai le sentiment que je n’arriverai jamais à rendre l’ambiance de ce monde noir, terriblement absurde, et complètement déjanté, ni l’inventivité de l’auteur ou sa capacité à enchaîner les jeux de mots quand il le désire… Bref, c’est un monument de la BD, et un très bon moment d’absurde noir à ne manquer sous aucun prétexte.

(1) physiquement manquantes, comprenez une case évidée, un trou, rien, de l’air qui ne cache pas la case de derrière
(2) la seule BD de 43 pages qui tient en 42 pages
(3) quelques liens pour les curieux : 1, 2, 3, 4 et 5

26th avril
2010
written by Donio

Les aztèques sont une tribu de chichimèques, venus dit-on de la ville d’Aztlan. On ne sait pas où se trouvait cette ville, et les raisons de leur errance ne sont pas toujours claires. La légende dit qu’ils offensèrent le dieu Quetzalcoatl, et qu’ils savaient devoir errer jusqu’à ce que Huitzilopochtli, leur dieu, leur indique le lieu où ils pourraient s’installer : un aigle dévorant un serpent et se posant sur un cactus devait leur indiquer l’emplacement de leur nouvelle ville. Une version moins corroborée des faits dit que Huitzilopochtli avait oublié de baisser le volume de sa platine CD au moment de sa délivrer sa prophétie aux prêtres aztèques, et que cela causa une des plus grandes incompréhensions de l’histoire. Car le peuple aztèque, très pieux et respectueux des dieux, s’interrogea longtemps sur le sens à donner aux paroles « I’ve been through the desert on a horse with no name ».

Le sens de la première partie était évident : ils allaient traverser le désert. N’importe quel chichimèque pouvait comprendre ça. Mais les chevaux ? Qu’était-ce ? Ne le savant pas, les aztèques n’eurent d’autre choix que de chercher. Cette longue recherche pour constituer les fondements de l’équitation aztèque furent une des raisons avancées pour la longueur de leur traversée du désert. Leur premier réflexe fut de demander de l’aide aux toltèques, leurs voisins, espérant ainsi obtenir une réponse rapide de ce peuple civilisé et raffiné. Mais si les toltèques étaient avares de leur avis, ils l’étaient moins de leurs insultes, et ils chassèrent nos braves amis qui en conçurent beaucoup de rancune envers les toltèques.

Il leur apparut alors que, ne sachant pas ce qu’était un cheval, ils devaient envisager qu’il s’agissait peut-être d’une chose qu’ils connaissaient déjà, mais dont le dieu aurait codé volontairement le nom pour tester leur foi. Les dieux ne parlent pas de choses qu’on ne peut pas trouver. Ils se mirent donc à essayer toute sorte de moyens de locomotion.

Un des premiers essais fut l’agave, qui présente l’avantage de ne pas bouger quand on cherche à l’attraper pour monter dessus, mais qui présente deux désavantages majeurs : s’assoir dessus est un problème épineux, et elle ne vous transporte pas à travers le désert une fois qu’on a réussi à s’assoir. Ayant acquis une connaissance pointue de l’agave, ils purent en déguster le suc et apprirent à le faire fermenter. Cela permettait à leur esprit de voyager, quoique pas toujours très loin, mais ils en conçurent malgré tout beaucoup de rancune envers ces plantes bien agressives.

Ils testèrent ensuite quelques animaux : le serpent fut vite abandonné en raison de sa petite taille. Les oiseaux furent également assez vite mis hors de cause, prétendument pour la fragilité de leurs plumes et pour protéger leur statut d’artistes. Même l’aigle fut oublié, en grande partie parce qu’il était quasi impossible d’en attraper un vivant. Ils mirent plus d’espoir dans les pumas et les jaguars, mais durent se résoudre à tuer leurs espoirs avant que ceux-ci ne les mangent. Ils tentèrent les dauphins avant de se rappeler que les dauphins ne traversaient pas le désert. Ils finirent par abandonner, et en conçurent beaucoup de rancune envers ces animaux qui refusaient de les porter.

A force d’errances, ils finirent par trouver, sur le site de l’actuel Mexico, le fameux signe qui les attendait : un aigle juché sur un cactus et mangeant un serpent. Ils étaient arrivés au but, et ne savaient toujours pas ce qu’était un cheval, ni pourquoi le leur ne devait pas avoir de nom. Ils avaient donc tourné en rond pendant des siècles pour rien. Ils en conçurent beaucoup de rancune envers Huitzilopochtli, mais comme un dieu a toujours raison, il allait falloir que quelqu’un paye pour lui. On a vu le résultat.

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