Livres et Bd
La première chose qu’on peut noter quand on lit le nom de Julius Corentin Acquefacques, c’est qu’il a un nom bien compliqué. On notera aussi qu’Acquefacques, prononcé à l’envers, ça donne Kafka. Il doit bien y avoir une raison à ça. L’auteur ne l’a pas communiquée.
Julius Corentin Acquefacques est donc un héros de bande-dessinée. Il n’en a pas toujours conscience, mais son auteur l’oblige parfois à faire face à cette terrible vérité. Il s’ensuit forcément des questionnements sur son identité, ses buts, et sur comment échapper à ce sadique d’auteur.
JCA (on va raccourcir un peu son nom si vous le voulez bien) est un personnage en noir et blanc. Comme toute la série, sauf dans quelques rares passages en couleur ou en photo. Cette absence de couleurs souligne assez bien l’austérité du personnage, qui est bien trop sérieux pour rire. L’austérité du monde dans lequel il vit aussi, malgré les efforts du Ministère de l’Humour pour rendre les gens joyeux. JCA y travaille, justement, au Ministère de l’Humour. Comme il le dit, ce travail requiert un sérieux exemplaire. Mais malgré tout le sérieux du Ministère des Blagues et des autres ministères, les valeurs chutent à la Bourse : le Moral est en baisse de 12 points, la Solidarité plonge de 16 points, l’amitié recule de 0,6 points et les autres valeurs morales suivent le même chemin…
Il faut dire que les conditions de vie sont bien difficiles : l’espace est limité : JCA qui dispose de beaucoup d’espace doit régulièrement sous-louer son 1 pièce : louer son lit à un collègue travaillant la nuit pour se relayer dedans, louer son placard à un autre collègue… Mais au moins son appartement est-il plus confortable que les consignes de la gare ou ces appartements traversés par les voies de taxis. A ce propos, la circulation aussi est devenu un enfer : on ne peut plus marcher tranquille. Pour échapper aux embouteillages piétons de plus en plus fréquents, des solutions sont mises en place, mais ne sont pas toujours satisfaisantes : les lignes sont mal desservies, les voies uniques sont empruntées à double sens et, qu’il s’agisse de bennes ou de vélos, les façons de les faire s’arrêter n’ont pas été vraiment étudiées. Rajoutons qu’en plus du rationnement de l’espace, le temps aussi est chronométré au centième de seconde et celui consacré à chaque action est quantifié par la loi. Vous comprendrez alors que vivre dans un tel monde est oppressant.
Pour compenser le manque d’espace, il reste un lieu de liberté : les rêves. Un lieu de liberté que le gouvernement compte bien taxer aussi, pour éviter que les gens n’en abusent. Et JCA est justement un vieux briscard du rêve. Malheureusement, rêver n’est pas sans conséquence dans son monde, surtout quand on nait de la plume d’un auteur aussi sadique que Marc-Antoine Mathieu. Ses rêves sont donc le prétexte à toutes les folies, et le sérieux de ces folies prouve bien à quel point elles sont vraies. D’ailleurs un savant lui explique très sérieusement comment ses rêves peuvent influencer la réalité : rêve² = réalité, rêver qu’on rêve nous ramène dans une réalité parallèle, et permet donc de changer le monde. Terrible constat quand on voit ce que peut rêver JCA.
L’auteur prend un plaisir énorme à jouer avec les codes de la bande dessinée pendant que son personnage se débat dans des contradictions spatio-temporelles : cases manquantes (1) expliquant les déjà-vus des personnages, pages découpées et collées pour faire une spirale, pages imbriquées dans une autre page (2), personnage qui surgit d’en dehors de la case pour tomber dedans, notre héros finit même par faire un bout d’aventure dans un espace en trois dimensions. Heureusement, les lunettes 3D sont gracieusement fournies par un des personnages rencontrés au cours de l’histoire.
Il est difficile d’en dire plus sans gâcher le plaisir de la découverte. J’ai le sentiment que je n’arriverai jamais à rendre l’ambiance de ce monde noir, terriblement absurde, et complètement déjanté, ni l’inventivité de l’auteur ou sa capacité à enchaîner les jeux de mots quand il le désire… Bref, c’est un monument de la BD, et un très bon moment d’absurde noir à ne manquer sous aucun prétexte.
(1) physiquement manquantes, comprenez une case évidée, un trou, rien, de l’air qui ne cache pas la case de derrière
(2) la seule BD de 43 pages qui tient en 42 pages
(3) quelques liens pour les curieux : 1, 2, 3, 4 et 5
Ça doit être l’influence de l’automne et de ce temps pourri qui nous empêche de sortir, mais en ce moment je retrouve l’envie de lire. Alors comme j’y ai été doucement pendant l’été, je reprends en douceur avec des lectures plus faciles, le plus souvent des bouquins que j’ai déjà lus et appréciés mais dont j’ai oublié l’essentiel. Ça m’aide à me remettre en… Non, pas en jambes, mettons en globes oculaires. C’est dans ce contexte que j’ai eu envie de ressortir un bouquin qui m’avait marqué petit et dont j’ai eu l’occasion de reparler récemment : l’incroyable équipée de Phosphore Noloc de Pierre Gripari.
Alors Pierre Gripari vous devez sans doute connaitre : c’est l’auteur des contes de la rue Broca, de petits contes aussi amusants les uns que les autres dont les plus connus sont La sorcière de la rue Mouffetard et Le gentil petit diable, des histoires dans lesquelles on peut demander au héros d’aller Je-ne-sais-où chercher Je-ne-sais-qui pour qu’il lui donne Je-ne-sais-quoi. Enfin je ne vais pas m’appesantir dessus, ce n’est pas le sujet de cet article, je voulais juste que vous voyez de quel bonhomme on parle.
Il est très difficile de parler de cette histoire sans dévoiler des choses qui vous gâcheraient le plaisir de la découverte, mais je vais tenter de vous planter le décor sans entrer dans les détails. Le narrateur (dont on ne saura jamais le nom) s’embarque avec un de ses amis pour une croisière à bord d’un paquebot de plaisance : le Beaugency. Il apparaitra assez vite que ce bateau ne rejoindra jamais les Canaries comme initialement prévu, il sera détourné et servira à la démonstration d’un des plus gros mensonges de l’Histoire de l’Humanité. Je ne peux pas vous dire lequel (oui, je suis un cachotier), mais je peux vous dire que ça concerne les Amériques.
En chemin ils croiseront Dieu (µ), une révolution communiste des enfants (%), un poisson- fumée (/) et bien d’autres merveilles encore. Celui-qui-dit-je, un jeune homme de seize ans à l’époque des faits relatés, racontera toute cette histoire sur un ton faussement naïf et assortira le récit de petits clichés avec lesquels l’auteur prend sa distance dès le début pour les laisser à son personnage. Un exemple :
« Vous avez une bonne gueule. Vous me plaisez. D’abord vous avez le bout du nez rond, comme une petite pomme de terre, c’est un signe de bonté. Et puis vous avez le regard vif, les yeux qui brillent… Vous devez aimer vachement les femmes, vous… – Non ? Tiens, vous m’étonnez… »
Vous noterez au passage que ce livre est daté de mars 1964, il y a presque 45 ans, d’où quelques réactions auxquelles on ne s’attendraient plus aujourd’hui. Plutôt que de vous faire part de la singulière amitié du narrateur envers les nègres ($), j’ai préféré vous rajouter un autre extrait :
- Dites moi, monsieur le Commissaire, il n’y a pas de prêtre à bord ?
Le commissaire s’excuse : il n’y a, en effet, pas de prêtre parmi les passagers.
- Pas d’aumônier du bord non plus ?
Le Commissaire s’excuse derechef. Non plus. Hélas.
- Mais vous vous rendez compte, monsieur le Commissaire ! Et la Semaine sainte, encore !
Le Commissaire de bord se rend compte. La dame ajoute :
- Le péché retombera sur la Compagnie !
Le Commissaire répond, le plus sérieusement du monde, que c’est bien entendu. En cas de naufrage, la responsabilité des passagers chrétiens est couverte. C’est la Cigale qui ira en enfer.
Je ne sais vraiment plus quoi dire pour vous donner envie de vous ruer chez votre libraire pour l’acheter sans dévoiler inutilement les rebondissements de l’histoire, je vais donc me contenter de vous répéter que j’ai adoré et que je ne vois pas de raison pour que vous n’aimiez pas, vous.
(µ) Même s’Il semble en fait être une vieille noire.
(%) Mais sans empereur Tomato-Ketchup cette fois.
(/) Et non pas fumé, et encore moins fermenté, rien à voir avec du saumon fumé ni du surströmming donc.
($) Ça se disait encore à l’époque, et je crois que ça étonnait encore de s’inquiéter de leur avis sur la question, comme sur toute autre question d’ailleurs.
