Médisances

26th juillet
2010
written by Donio

Chère voisine, cher voisin,

je pense que vous allez rapidement vous demander qui peut bien vous écrire. Je ne vous le dirai pas. J’ai d’ailleurs imprimé ce texte pour ne pas me trahir par mon écriture. Depuis un cyber-café de l’autre côté de Paris, pour ne pas risquer que vous trouviez lequel. Il y a plusieurs jours de cela, pour vraiment laisser le temps au gérant d’oublier qui j’étais.

Pourquoi l’anonymat ? Parce que je constate que cette délicieuse habitude d’envoyer des lettres anonymes à ses voisins s’est perdue en même temps que celle d’écrire tout court, et que je pense qu’il faut renouer avec les traditions populaires de notre civilisation. Car après tout, étant donné la promiscuité dans laquelle nous devons vivre dans ces grandes villes, il est dommage de ne pas avoir le sentiment de vivre ensemble. Pourquoi se cloisonner ainsi, et mettre des barrières avec ses voisins ?

En écrivant des lettres anonymes, on fait savoir à ses voisins qu’on les surveille, qu’on a mis un pied dans leur intimité. On rentre un peu dans la famille. Vous ne serez peut-être pas alerté par cette première lettre mais, quand d’autres viendront, vous commencerez à surveiller vous-mêmes un peu plus vos voisins pour savoir lequel tente ainsi de s’immiscer dans votre vie. Bien sûr, c’est une relation de méfiance. Mais ça vous fera faire attention à ce qui se passe autour de vous. Vous saurez tout des horaires réguliers de baise du petit couple du 5e, des commandes internet de la voisine du 2nd, des escapades nocturnes du quadra du 1er et des scènes que lui fait sa femme… Vous aussi vous connaitrez vos voisins, rendant possible une extension du phénomène.

Permettez moi ici de vous donner quelques conseils en matière de lettre anonyme :

* Il est parfaitement inutile d’être désagréable dans une lettre anonyme. Recevoir une lettre anonyme est en soi un événement dérangeant. Au contraire, faites assaut d’amabilités, prouvez que vous êtes quelqu’un de charmant (ou faites semblant si vous ne l’êtes pas) rendez une copie qu’on aura envie de lire. Les gens qui recevront cette lettre seront alors perdus et ne sauront pas quoi penser de son auteur.

* Il est en revanche parfaitement légitime de leur montrer que vous savez ce qu’ils ont fait : n’hésitez surtout pas à rajouter des détails sur ce que vous savez d’eux, mais sans trop extrapoler. Ça rendra beaucoup plus crédible les informations éventuellement fausses que vous pourrez donner sur vos autres voisins et vous permettra de lancer quelques rumeurs. C’est enfin l’occasion de dire tout haut (mais sans qu’on vous reconnaisse) tout le bien que vous pensez des gens qui vous entourent et que vous n’auriez jamais osé avouer en public. Profitez-en aussi pour dire aux gens tout le bien que vous pensez de vous, mais n’en faite pas trop non plus : on pourrait vous reconnaître si vous pensez plus de bien de vous que des autres.

* N’essayez surtout pas la méthode préconisée dans les séries policières qui consiste à découper des lettres ou des mots dans le journal pour écrire votre lettre anonyme : vous seriez très vite repéré. Du temps de Navarro les gens lisaient encore le journal, mais maintenant que tout le monde regarde le 20h, vous ne passerez pas inaperçu avec un journal sous le bras. Vous devriez donc choisir entre découper les mots dans le journal de 20h de TF1 (ce qui présente une certaine difficulté, convenez-en avec moi,) les découper dans l’équipe (ce qui implique de découper lettre à lettre à cause du manque de vocabulaire et oblige à connaître les affaires de dopage sur le Tour de France,) ou dans le 20mn qui n’est pas vraiment un journal et qu’on ne ramène pas à la maison. Préférez l’imprimante, franchement.

* Pour appuyer le message que vous voulez faire passer, il y a une méthode que tous les corbeaux connaissent et qui a prouvé maintes et maintes fois son efficacité par le passé : ajoutez des photos à vos courriez. Ça impressionne toujours des photos dans une lettre anonyme. Ajoutez en plusieurs, de dates différentes, de différents moments de la journée… Des photos de quand elle court, de quand elle boit, de quand elle broute… Toutes les photos de la gazelle que vous avez parrainée par le biais de vous-ne-savez-plus-quelle association : ça montre que vous êtes là, mais ça reste assez « tout public » pour ne pas choquer les plus jeunes lecteurs et les détourner du message de votre lettre.

* Ne signez pas votre lettre de votre nom, vous y perdriez en anonymat.

Chers voisins, j’espère que cette lettre vous aura aidé à mieux comprendre ma démarche et vous permettra bientôt de participer vous aussi à la propagation d’un mode de communication qu’on n’aurait pas dû abandonner. Je ne vous annonce pas quand j’enverrai mon prochain courrier, l’élément de surprise fait partie des petites joies de ces lettres.

Je vous prie d’agréer l’expression de mes sentiments distingués et de ma curiosité sans borne.

Un voisin anonyme.

3rd juillet
2010
written by Donio

Parfois on a des résurgences du passé, des souvenirs bruts qui ressortent, comme ça : ça fait paf, ou pops, ou bam, selon les BD ou les pubs dont on a été abreuvé à l’époque, et on se demande pourquoi on se souvient d’un truc aussi inutile. Le traumatisme sans doute. En y réfléchissant bien c’est un souvenir utile en fait : je voudrais épargner ça aux générations futures. Et c’est pourquoi, lecteur, je vais mettre à nu une partie de ma mémoire. Une partie honteuse, mais pas pour moi.

Un jour, en 4e, on m’a convaincu qu’il était nécessaire que je sache déjà chez qui je devrais postuler pour mon premier emploi. J’ai objecté que je venais tout juste d’apprendre le théorème de Pythagore, et que celui de Thalès me restait encore fermé. J’allais encore objecter que je ne connaissais pas non plus celui des gendarmes, mais je me suis souvenu à temps que j’ignorais jusqu’à son existence et que je ne pouvais donc pas en parler. On m’a donc rétorqué que si je savais si bien mon cours de mathématique, je devais être capable de dire qui allait vouloir m’embaucher. J’ai donc accepté le rendez-vous chez une conseillère d’orientation.

Le rendez-vous était fixé pour 10h30, un samedi matin, dans un CIO perdu derrière un centre commercial un peu miteux. Bon… Comme je suis un garçon poli, et que c’est ma mère qui m’a enseigné la politesse, nous arrivons tout deux à 10h25. Nous sonnons, entrons, et nous asseyons dans la salle de pause. Un coup d’œil nous rassure : il n’y a personne devant nous, et les dames du CIO prennent juste un café ; nous ne commencerons donc pas en retard. Vous connaissez les administrations, vous savez donc déjà à quel point mes conclusions de collégien étaient naïves : à 10h55, n’y tenant plus, ma mère doit aller chercher par la peau du cou notre conseillère qui estimait que nous étions encore en avance. La notion de temps est très relative pendant les pauses cafés ; encore une application de la bistromathique.

Notre conseillère, sur la défensive après cette attaque qui violait une des plus élémentaires des règles de politesse du milieu : le pacte de non agression dans un rayon de 4,2m autour de la machine à café, décida d’employer la technique de protection préférée du fonctionnaire en danger : elle nous noya sous les fiches explicatives. Celles-ci portaient en l’occurrence sur les différents choix qui s’offraient à moi pour continuer mes études. Puis on passa à l’entretien sur mon avenir.

Il faut faire ici une pause pour parler des méthodes divinatoires employées par les conseillères d’orientation qui reçoivent des collégiens. Certains prétendent qu’elles lisent dans les lignes des bulletins scolaires qu’on leur amène comme les bohémiennes dans les lignes de la main. Certains, plus proches de la réalité, pensent qu’elles lisent dans les marques (1) du café qu’elles renversent sur ces même bulletins. Mais je pense pouvoir affirmer sans crainte qu’elles lisent l’avenir dans les fiches qu’elles nous distribuent : j’ai vu la mienne faire un tirage en croix avec ses fiches, et doubler celles qui semblaient lui laisser des doutes. Ou peut-être ont-elles chacune leur méthode divinatoire préférée.

En tous cas une chose est sûre : la mienne n’avait pas les bons contacts là haut : elle m’a conseillé un BEP et toutes les filières professionnelles auxquelles elle a pu penser. Qu’on ne se méprenne pas : j’ai beaucoup de respect pour les gens qui font ces filières et qui gagneront sans doute beaucoup plus d’argent que je n’en aurais jamais (2), mais je doute que ce soit le choix le plus pertinent à proposer à quelqu’un qui a déjà manifesté la volonté d’apprendre le grec ancien. Je ne dis pas non plus qu’apprendre le grec ancien m’ait beaucoup aidé dans la vie, mais sans doute plus que de m’entendre proposer une formation de tourneur-fraiseur quand mes passions étaient plutôt la lecture des Misérables et la résolution d’équations du premier degré (3).

La moralité de cette histoire, c’est que tant qu’à nous mettre des voyantes dans les CIO, le gouvernement ferait aussi bien d’en embaucher des bonnes. Au moins, une fois le tirage « Travail » fait, elles pourront aussi nous sortir l’horoscope « Amour » et « Santé ».

(1)Elles n’ont jamais compris cette histoire de marc de café
(2)C’est fou ce que l’argent achète le respect
(3)Je suis passé au second degré depuis, quand j’ai découvert que même les mathématiques le permettaient

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