Médisances
On les repère de loin, et tout de suite on sait qu’ils se revendiquent comme des marginaux : tatoués de grandes bandes blanches (motif identitaire tribal ? Dénonciation de la société de consommation et des codes barres ? Volonté de se rendre plus visible ?…) ou piercés de grands clous, les passages cloutés cherchent souvent à se démarquer. Tous ces codes leur permettent de se rendre visibles pour pratiquer leurs petits jeux dont nous sommes tous partie prenante.
Le sado-masochisme des passages cloutés.
Une enquête sur les pratiques des passages cloutés et de leurs usagers.
Robert est passage clouté. Ça fait près de 30 ans qu’il bosse à Montreuil, près du périphérique extérieur. Il accepte aujourd’hui de témoigner pour nous à visage découvert.
Je crois pas qu’on choisisse de devenir un passage clouté. On nait passage clouté et on le reste. C’est comme ça, c’est en nous.
Les clous on le fait pas toujours, c’est plus dans les quartiers rupins, pour effrayer un peu le bourgeois. La plupart du temps les bandes blanches c’est bien assez pour que nos clients nous repèrent. Dans les coins où on n’est pas trop aimés, certains sont même encore plus discrets : juste un changement de couleur par rapport à leur environnement, pour se signaler. Mais les gens savent où nous trouver. Et puis il y a les vrais fondus, les freaks : ceux qui se déforment exprès : un dos d’âne qu’ils appellent ça. Ceux là sont différents, je crois qu’ils aiment aussi faire mal aux voitures qui passent.
C’est toujours le même plaisir quand les gens me prennent. J’aime qu’ils me passent tous dessus. Ils me marchent dessus, me piétinent. Les enfants qui prennent le temps de me sauter dessus méticuleusement, de bande en bande, les femmes qui passent en talons aiguille, clac-clac-clac… les gens qui font ça distraitement, ceux qui passent en courant, ceux qui marchent rageusement… Je n’en dors pas la nuit tellement je suis impatient que ça revienne. Je ne suis là que pour ça : pour qu’on me marche, qu’on me crache dessus, qu’on m’écrase… Et ensuite ce sont les voitures et les scooters dans l’autre sens. Quelle jouissance !
J’ai des potes qui savent provoquer l’attente et la frustration pour qu’on les piétine plus rageusement encore : ils se sont fait installer de ces feux qui régulent la circulation. Oh j’en rêve ! Ces gens qui attendent de pouvoir me fouler et qui doivent se contenir, la tension qui monte quand ils sont bloqués, et qui se relâche d’un coup, sur soi ! Ah les veinards qui ont ces feux !
Comment expliquer qu’autant de gens rentrent dans le jeu des passages cloutés ? Nous sommes allé demander l’avis du professeur G. qui étudie les passages cloutés depuis plusieurs années :
Il se crée un rapport maître-esclave entre les piétons et le passage clouté. A l’origine, ce sont les gens qui avaient le pouvoir sur les passages cloutés. Qui choisissaient de les faire souffrir ou non. Parfois avec plus ou moins de conscience de ce qu’ils faisaient. Et puis un besoin s’est créé : les gens n’ont bientôt plus pu traverser sans passer sur le passage clouté. Maintenant ce sont eux, qui nous contrôlent. Vous verrez vite le sentiment d’insécurité qui vous habite quand vous traversez sans leur secours : vous n’avez plus l’impression de contrôle qu’ils vous donnent habituellement.
Sado-masochistes, délurés, manipulateurs, les passages cloutés ont su s’imposer à nous et en profitent maintenant pleinement. Ils semblent pour le moment inoffensifs, mais doit-on continuer à jouer leur jeu ? La question se pose de plus en plus sérieusement, et engage peut-être l’avenir de nos villes.
Rédigé à quatre mains avec l’incontournable Mezcal
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Qu’est-ce qu’être nitoyen ? C’est difficile à définir en quelques mots, mais il y en a qu’il me semble indispensable de citer pour être dans l’idée : aborder le monde avec une démarche ridicule, savoir voir et vivre l’absurde au quotidien, aimer partager les perles qu’on y débusque…
D’aucuns m’objecteront qu’être sur R42 est également un point important de cette définition.
Je leur ris au nez.
Nos idoles ne sont pas sur R42 : Douglas Adams est sur RCK à taper un bœuf avec les Floyd, Terry Pratchett chevauche Bigadin sur PNY et John Cleese est dans le taxi entre Oslo et Bruxelles. Pourtant ne véhiculent-ils pas le message que nous chérissons ? Et bien je veux croire aujourd’hui que Nelson Monfort est de ces hommes qui, sans être jamais venus sur notre beau secteur, méritent d’être cités comme citoyens d’honneur. D’ailleurs permettez moi de vous parler un peu de lui pour étayer mon propos.
Il n’a pas toujours été le présentateur télé de notoriété mondiale que nous connaissons maintenant, il a autrefois été un enfant pétulant et plein d’ardeur, la tête remplie de rêves et de plus de plans d’avenir que n’en peut concevoir une conseillère d’orientation de votre CIO local. Son nom le prédestinait déjà à une rencontre avec la perfide Albion, mais il embrasse son destin lors de vacances en Irlande : un jour qu’il visite un énième champ avec des moutons, il se perd. Ses parents, pourtant soulagés de constater que le trajet de retour en voiture était plus calme que d’habitude, ne se rendent compte de rien avant le lendemain. Le jeune Nelson est livré à lui-même en compagnie ovine anglophone. Son penchant naturel pour la discussion aurait pu se heurter ici à un muret, mais il fit fi de l’obstacle et, forcé par cette immersion, il se lança en anglais. C’est là qu’il acquit, bien forcé, cette aisance dans la langue de Douglas Adams qu’on ne peut obtenir que par un séjour en pays anglophone. C’est là aussi, de par le vocabulaire limité des moutons, qu’il a dû apprendre à lire au delà des simples mots pour comprendre le cœur du message de ses interlocuteurs.
Mais si le jeune Nelson savait désormais parler anglais, il n’avait encore d’attirance particulière pour le journalisme. La vocation le toucha alors qu’il était en primaire (1), suite à un atelier imprimerie dans sa classe. Toute la classe réfléchissait à un dernier article à caser pour compléter la page 5 du journal après la recette de gâteau au yaourt, l’histoire de l’écureuil qui faisait ses courses en se battant contre des monstres gentils et avant les paroles de la chanson « Le petit pain au chocolat » qu’ils chanteraient à la prochaine kermesse de l’école. Nelson, alors pris d’une soudaine inspiration, attrapa sa règle qu’il maintint devant sa bouche en position verticale, et se tourna vers son voisin Pierre, le chanceux qui avait gagné le droit de jouer avec les caractères d’imprimerie pour composer le texte de la page 2 :
- « Alors Pierre, it’s wonderful this newspaper – c’est magnifique ce journal -, this victory of man against ink, paper and all those small pieces of metal – cette victoire de l’homme sur l’encre, le papier et ces espèces de petits morceaux de métal… How did you do it? When did you feel you were going to really print this newspaper, that you could’nt be defeated? Comment avez-vous fait ? Quand avez vous senti que vous alliez vraiment imprimer ce journal et que vous ne connaîtriez pas la défaite ? »
- « Bah, euh, tu sais Nelson, c’est pas très compliqué en fait, il suffit de mettre les lettres à l’envers. Mais pourquoi tu tiens ta règle comme un micro ? »
- « Pierre me dit qu’il a toujours su qu’il avait en lui les réserves pour y arriver, qu’il pourrait arriver au bout. Bien sûr la linotype a offert une très belle résistance, mais il a senti arrivé au bout de la 7e ligne qu’il pourrait conserver son avantage s’il continuait de renverser les lettres, mais qu’à aucun moment il ne fallait lâcher ! Pierre, I wanted to ask you: I really felt the class was behind you all the time and provided a rich support and I know you love working here with the wonderful support of your class and all the cheering, do you have anything to tell them? Pierre, je voulais te demander : j’ai le sentiment que la classe t’a soutenu tout du long et t’a beaucoup aidé, et je sais que tu aimes travailler ici avec le soutien extraordinaire de tes camarades et tous leurs encouragements, as-tu quelque chose à leur dire ? »
- « Euh… Merci ? »
- « Pierre nous dit qu’il est très ému, et que le soutien de la classe l’a beaucoup aidé à se surpasser et à aller chercher cette victoire magnifique contre lui-même et contre la machine, et qu’il est toujours heureux de relever ce genre de défi ici, dans cette superbe salle de classe et avec le soutien de ses camarades. Merci Pierre, thank you! »
Cette interview qui fit un carton dans l’école l’encouragea à continuer dans cette voie. C’est tout naturellement qu’il se tourna très vite vers l’interview sportive polyglotte, tant est exaltante la gageure de transformer les borborygmes laborieusement arrachés à des brutes en envolées lyriques et philosophiques (2)
Au pinacle de ses interviews figurent deux moments de grâce, où il sut sublimer les pensées refoulées de ses interlocuteurs peu loquaces.
En 1969, à peine âgé de 16 ans, il décroche le scoop en interviewant le premier le finaliste malheureux de Wimbledon : un blanc manger (3) :
- « What a disillusion for you, dear blancmange ! You’ve eaten all your opponents in three sets till this final : BJ King, Pancho Gonzales… Mon cher blanc manger, quel drame pour vous ! Vous avez dévoré tous vos adversaires jusqu’à cette finale et… And, you lead 6-0, 6-0, 5-0,40-0 versus Angus Podgorny when those two hooligans from Skyeron came on the court. Vous étiez en train d’écraser Angus Podgorny 6-0, 6-0, 5-0, 40-0 quand ces deux ruffians de la planète Skyeron ont fait irruption sur le court… »
- « Grrplfffff » (en se dégonflant)
- « Notre champion nous explique qu’il est extrêmement déçu, car il a commencé sa préparation pour Wimbledon depuis au moins deux cycles galactiques. Toutes les chances étaient pourtant de son côté, vu le nombre d’Ecossais qui disputaient l’épreuve. Mais une manœuvre anti-sportive l’a empêché d’atteindre le triomphe qui lui était promis. Dear friend, can you tell us more ? Cher ami, pouvez-vous en dire plus ? »
- « Fllafff » (en se répandant comme un vulgaire pudding sous les coups de cuillères)
- Quelle belle leçon de fair play ! Notre héros nous dit que la dure loi du sport est ainsi et qu’il faut accepter les décisions contraires de l’arbitre, la poussière dans les yeux, les spectateurs qui vous mangent goulûment… Ce sont sur ces mots que je vous rends l’antenne, De toute façon, notre ami n’est plus qu’une flaque gélatineuse… » (4)
Plus récemment, Nelson a été le seul journaliste sportif à couvrir un événement pourtant bouleversifiant : la défaite d’Usain Bolt au 100 m contre… un Bagage :
« It’s wonderful, amazing, my dick hurts my chin ! Mr Luggage, you ran one hundred meters in 9”40, put ten meters in Usain Bolt’s face ! Je suis excité comme une puce, Monsieur le Bagage. Vous avez couru le 100 m en 9”40 et mis dix mètres dans la vue d’Usain Bolt. What’s the fuck with you ? D’où vous vient cette vélocité ? »
- (le couvercle se referme sur les pieds de Nelson)
« Notre nouveau recordman nous révèle que c’est une alimentation choisie qui lui permet d’aller aussi vite. What’s your next goa… Aaaarghh ! Quel est votre prochain objec… Aaaaaaaah !!!!! »
- (aspire Nelson dans un chuintement ravi)
- (du fond du Bagage) This time, I’m really in the heart of sport, and… Cette fois-ci, je touche vraiment la quinte essence de l’esprit sportif, je suis assis à côté de Surya Bonaly, Richard Virenque, Franck Ribéry… Ici Nagano, à vous les stu… »
Et, autant le dire, être enfin débarrassés de Nelson est un soulagement…
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(1) rien à voir avec le curé de l’école.
(2) nous le reconnaissons dans une de ses premières interviews : http://www.youtube.com/watch?v=sw8ZL_gcTSM (5)
(3) Nelson a toujours eu le don pour se ruer le premier sur le court. Même avant le décrochage Eurovision à Roland-Garros, alors qu’il n’a pas le droit, ce qui vaut une amende du CSA à sa chaîne de télé…
(4) http://www.youtube.com/watch?v=UMCNltgrs1U (5)
(5) désolé, je ne les ai pas trouvés en VOST…

