R42
Quand j’avais dans les 8 ans, on m’avait emmené au cinéma voir Moby Dick. J’avais beaucoup aimé cette histoire, la poursuite vaine et destructrice de cette baleine blanche, la passion du capitaine Achab à finir ce qu’il avait commencé… Mais les enseignements de cette histoire m’étaient un peu passé au dessus ; j’étais trop jeune pour pouvoir comprendre toute la portée de ce film, et au-delà du livre.
Plus tard, comme tout le monde à cette époque, j’ai regardé les films du commandant Cousteau. On m’y a présenté les baleines sous un jour plus avenant : elles y paraissaient gentilles, joueuses, et surtout placides. Les gens s’amusaient avec, elles soulevaient leur queue hors de l’eau pour épater les caméramans… Des queues qui auraient pu abattre le navire comme une vulgaire coquille de noix, mais qui ne le faisaient pas… Pas encore du moins…
Malgré les vives protestations d’Achab qui me rappelait qu’on ne peut pas faire confiance à une baleine, malgré Jonas qui me criait de me méfier d’un animal qui peut vous gober comme vous gobez une olive (c’est-à-dire en vous étouffant ; il vaut mieux croquer l’olive pour enlever le noyau,) je croyais à cette propagande écolo bien pensante. J’aurais mieux fait de les écouter plutôt que de me laisser embobiner par les mensonges de ce type au bonnet rouge…
Parce qu’en sus de l’histoire qui ne plaidait pas leur cause, les baleines ont quand même tout des gangs de délinquants qui agressent pour le simple plaisir d’être désagréables. On peut faire amende honorable et se ranger, laisser l’histoire derrière soi… Mais garder son nom de bande, c’est qu’on est toujours actif dans la délinquance.
Tenez, la baleine « à bosses », d’où croyez-vous qu’elle tienne son nom ? Hein ? Elle et sa copine la baleine « bleue » sont les deux cogneuses du groupe. Bleus et bosses, comme c’est mignon… Tout un programme quand on les croise… Et on s’étonne après que les autres les évitent.
Mais encore, ces deux là sont des rigolotes quand on les compare à l’orque aussi appelé… baleine tueuse. Là, pas besoin de vous faire un dessin : c’est l’exécuteur du groupe. Elle finit les sales affaires, évite que des témoins gênants viennent ensuite raconter ce qu’ils ont vu, et s’occupent aussi de purges chez les populations de phoques et de lions de mer, dont l’immigration massive est mal vue par les baleines.
Et puis que dire de la baleine blanche ? Avant même qu’Achab l’ouvre de nouveau, notez comme ce blanc est suspect dans la mer. Doit-il évoquer la pureté ? C’est trop flagrant… Non, la baleine blanche est le dealer du groupe, elle fournit tout le monde en krill, et organise des trafics avec les dauphins qui leur servent de revendeurs. Tout ça pour le cerveau de la bande : la baleine grise.
Ce tableau est bien noir, mais vous pouvez penser naïvement que vous êtes à l’abri de ces terribles bandes qui sillonnent les mers et y sèment la pagaïe pour leur seul profit… Mais c’est sans compter sur les plus vicieuses des baleines : les baleines de parasol. Je l’ai appris à mes dépends, les baleines de parasol sont fourbes, vicieuses, et agressives. Ouvrez un parasol sans faire attention, et vous pourriez vous retrouver borgne comme ça a failli m’arriver. Et alors, sur le chemin des urgences, vous verrez enfin clair (quoique d’un seul œil) dans cette histoire de Moby Dick, vous comprendrez enfin la morale : c’est que les baleines sont vraiment des salopes et qu’on devrait toutes les crever.
Chère voisine, cher voisin,
je pense que vous allez rapidement vous demander qui peut bien vous écrire. Je ne vous le dirai pas. J’ai d’ailleurs imprimé ce texte pour ne pas me trahir par mon écriture. Depuis un cyber-café de l’autre côté de Paris, pour ne pas risquer que vous trouviez lequel. Il y a plusieurs jours de cela, pour vraiment laisser le temps au gérant d’oublier qui j’étais.
Pourquoi l’anonymat ? Parce que je constate que cette délicieuse habitude d’envoyer des lettres anonymes à ses voisins s’est perdue en même temps que celle d’écrire tout court, et que je pense qu’il faut renouer avec les traditions populaires de notre civilisation. Car après tout, étant donné la promiscuité dans laquelle nous devons vivre dans ces grandes villes, il est dommage de ne pas avoir le sentiment de vivre ensemble. Pourquoi se cloisonner ainsi, et mettre des barrières avec ses voisins ?
En écrivant des lettres anonymes, on fait savoir à ses voisins qu’on les surveille, qu’on a mis un pied dans leur intimité. On rentre un peu dans la famille. Vous ne serez peut-être pas alerté par cette première lettre mais, quand d’autres viendront, vous commencerez à surveiller vous-mêmes un peu plus vos voisins pour savoir lequel tente ainsi de s’immiscer dans votre vie. Bien sûr, c’est une relation de méfiance. Mais ça vous fera faire attention à ce qui se passe autour de vous. Vous saurez tout des horaires réguliers de baise du petit couple du 5e, des commandes internet de la voisine du 2nd, des escapades nocturnes du quadra du 1er et des scènes que lui fait sa femme… Vous aussi vous connaitrez vos voisins, rendant possible une extension du phénomène.
Permettez moi ici de vous donner quelques conseils en matière de lettre anonyme :
* Il est parfaitement inutile d’être désagréable dans une lettre anonyme. Recevoir une lettre anonyme est en soi un événement dérangeant. Au contraire, faites assaut d’amabilités, prouvez que vous êtes quelqu’un de charmant (ou faites semblant si vous ne l’êtes pas) rendez une copie qu’on aura envie de lire. Les gens qui recevront cette lettre seront alors perdus et ne sauront pas quoi penser de son auteur.
* Il est en revanche parfaitement légitime de leur montrer que vous savez ce qu’ils ont fait : n’hésitez surtout pas à rajouter des détails sur ce que vous savez d’eux, mais sans trop extrapoler. Ça rendra beaucoup plus crédible les informations éventuellement fausses que vous pourrez donner sur vos autres voisins et vous permettra de lancer quelques rumeurs. C’est enfin l’occasion de dire tout haut (mais sans qu’on vous reconnaisse) tout le bien que vous pensez des gens qui vous entourent et que vous n’auriez jamais osé avouer en public. Profitez-en aussi pour dire aux gens tout le bien que vous pensez de vous, mais n’en faite pas trop non plus : on pourrait vous reconnaître si vous pensez plus de bien de vous que des autres.
* N’essayez surtout pas la méthode préconisée dans les séries policières qui consiste à découper des lettres ou des mots dans le journal pour écrire votre lettre anonyme : vous seriez très vite repéré. Du temps de Navarro les gens lisaient encore le journal, mais maintenant que tout le monde regarde le 20h, vous ne passerez pas inaperçu avec un journal sous le bras. Vous devriez donc choisir entre découper les mots dans le journal de 20h de TF1 (ce qui présente une certaine difficulté, convenez-en avec moi,) les découper dans l’équipe (ce qui implique de découper lettre à lettre à cause du manque de vocabulaire et oblige à connaître les affaires de dopage sur le Tour de France,) ou dans le 20mn qui n’est pas vraiment un journal et qu’on ne ramène pas à la maison. Préférez l’imprimante, franchement.
* Pour appuyer le message que vous voulez faire passer, il y a une méthode que tous les corbeaux connaissent et qui a prouvé maintes et maintes fois son efficacité par le passé : ajoutez des photos à vos courriez. Ça impressionne toujours des photos dans une lettre anonyme. Ajoutez en plusieurs, de dates différentes, de différents moments de la journée… Des photos de quand elle court, de quand elle boit, de quand elle broute… Toutes les photos de la gazelle que vous avez parrainée par le biais de vous-ne-savez-plus-quelle association : ça montre que vous êtes là, mais ça reste assez « tout public » pour ne pas choquer les plus jeunes lecteurs et les détourner du message de votre lettre.
* Ne signez pas votre lettre de votre nom, vous y perdriez en anonymat.
Chers voisins, j’espère que cette lettre vous aura aidé à mieux comprendre ma démarche et vous permettra bientôt de participer vous aussi à la propagation d’un mode de communication qu’on n’aurait pas dû abandonner. Je ne vous annonce pas quand j’enverrai mon prochain courrier, l’élément de surprise fait partie des petites joies de ces lettres.
Je vous prie d’agréer l’expression de mes sentiments distingués et de ma curiosité sans borne.
Un voisin anonyme.
