- Bonjour monsieur, je peux vous aider ?
- Oui, je cherche une idée. C’est pour une élection.
- Je vois, vous savez ce que vous cherchez ?
- Non, pas trop, c’est un peu ce qui manque en ce moment. Je n’ai jamais eu d’idée ni d’idéal voyez-vous ? Du coup je ne sais pas trop ce qui m’irait. Je n’ai pas vraiment eu le temps de me faire une opinion sur ce qui me plairait le plus.
- Dans le prêt-à-porter, je peux vous proposer un costume d’écologiste si vous voulez. Ça se porte très bien en ce moment, et ça ne se démodera pas avant quelques années au moins. Vous pourrez le réutiliser en d’autres occasions. C’est ample et généreux, et à un prix très abordable. Bon, bien sûr ça gratte un peu, mais ça a l’avantage de n’être pas salissant. Un choix recommandé pour les budgets moyens.
- Je ne sais pas trop, je n’aime pas trop ces mouvements de mode. Vous n’avez rien de plus classique ?
- Si monsieur veut du classique, je ne peux que lui recommander les idées gaullistes. Indémodables depuis une cinquantaine d’années, ce sont des idées que vous pourrez garder toute votre vie si vous en prenez soin et que vous les entretenez régulièrement. En plus ce sont des idées qu’on pourra facilement ajuster à votre personnalité avec quelques retouches. On peut aussi les accessoiriser : en ce moment le gaullisme se porte libéral et bling-bling, mais on l’a déjà porté à la mode sociale ou militaire. C’est vraiment très polyvalent comme vêtement.
Dans la même gamme, nous avons les idées socialistes. Notez que ce sont presque les mêmes, mais qu’elles se portent plus facilement avec un air indigné. Elles sont malgré tout recommandées pour les soirées de charité qui ne sont pas reliées à un organisme catholique : elles donnent un petit cachet bobo souvent très apprécié. - J’hésite… Je pense que je vais vous prendre une gaulliste, j’aime bien le côté austère, et ça se porte mieux que le socialisme en ce moment il me semble. Mais j’aurais sans doute aussi besoin de quelque chose de plus fantaisiste. J’ai peur que ces idées deviennent un peu ternes à les porter tout le temps.
- Fantaisiste ou coloré ? Je ne sais pas si vous trouverez ça facilement, pas dans un établissement comme le notre en tous cas : la plupart des grandes enseignes d’idées prêt à porter se concentre sur les grandes idées : gaullisme, socialisme, écologisme, quelques articles communistes ou nationalistes dans le rayon curiosité, mais rien de plus. A votre place, j’irais jeter un œil dans les magasins d’idées dégriffées ou dans les puces aux idées. Ils revendent les idées en fin de série ou abîmées dans les premiers, on y trouve son bonheur pour pas cher, ce sont de bonnes idées pour porter une soirée puis jeter ensuite. Ça permet aussi d’essayer une idée, de la porter quelques temps pour voir comment on se sent dedans, et de la jeter si elle ne nous convient pas. Si elle nous plait, on peut toujours passer chez un couturier d’idées vous en faire tailler une sur mesure d’après le modèle qui vous plait.
Aux puces ils vendent des idées d’occasion. On peut y trouver des merveilles : j’ai trouvé un idéal pétainiste merveilleusement conservé l’autre jour, il était à peine défraichi. Je l’ai acheté, j’aime parfois me déguiser avec des idéaux qui ne me ressemblent pas pour des soirées ou des occasions spéciales. C’est aussi là que se fournissent les anarchistes, ils aiment bien récupérer des bouts d’idées un peu usés et les raccorder avec du fil blanc. Ca donne des idéaux un peu rapiécés, mais ce patchwork d’idées est sans aucun doute ce qu’on peut trouver de plus original et de plus coloré dans le genre. Et puis le DIY revient cycliquement à la mode. Ca ne se porte pas durablement, mais ça plait quand c’est ressorti épisodiquement.
Méfiez-vous quand même : c’est aussi dans ce genre d’endroit qu’on tentera de vous vendre des uniformes fascistes : ces idées présentent bien avec leurs galons, leurs formes droites facilement identifiables et les plis bien arrangés, mais elles sont extrêmement raides à porter. Si vous tenez absolument à en essayer, commencer par les porter en idées sous-jacentes, cachées sous vos idées principales. Si le port vous convient et que vous assumez le côté un peu agressif de ces idées, vous pourrez les porter comme d’autres. Après tout, de grands couturiers ont coupé de magnifiques costumes à ces idées, regardez la ligne Hugo Boss 1942.
Ceci dit, dans votre cas et puisque vous m’êtes sympathique, je vais vous donner un secret : le mieux c’est de ne pas avoir d’idées, ça permet de ne pas se soucier de celles des autres. - Mais alors que faire? Devenir une sorte d’agnostisque politique?
- Monsieur au moins en agnostique vous n’aurez pas l’air d’un loup, et n’aurez sur vos épaules ni le poids de vos idées, ni de veste à retourner. Heureux les simples d’idées, le royaume des urnes leur appartient, et celui des tribunaux revolutionnaires leur est fermé.
- Bon, où dois-je signer ?
- Vous n’avez même pas à signer monsieur, c’est ca le plus beau, juste à oublier d’écrire…
Merci à LYeN qui n’a pas signé sa contribution mais qui m’a aidé pour cet article.
Parfois on a des résurgences du passé, des souvenirs bruts qui ressortent, comme ça : ça fait paf, ou pops, ou bam, selon les BD ou les pubs dont on a été abreuvé à l’époque, et on se demande pourquoi on se souvient d’un truc aussi inutile. Le traumatisme sans doute. En y réfléchissant bien c’est un souvenir utile en fait : je voudrais épargner ça aux générations futures. Et c’est pourquoi, lecteur, je vais mettre à nu une partie de ma mémoire. Une partie honteuse, mais pas pour moi.
Un jour, en 4e, on m’a convaincu qu’il était nécessaire que je sache déjà chez qui je devrais postuler pour mon premier emploi. J’ai objecté que je venais tout juste d’apprendre le théorème de Pythagore, et que celui de Thalès me restait encore fermé. J’allais encore objecter que je ne connaissais pas non plus celui des gendarmes, mais je me suis souvenu à temps que j’ignorais jusqu’à son existence et que je ne pouvais donc pas en parler. On m’a donc rétorqué que si je savais si bien mon cours de mathématique, je devais être capable de dire qui allait vouloir m’embaucher. J’ai donc accepté le rendez-vous chez une conseillère d’orientation.
Le rendez-vous était fixé pour 10h30, un samedi matin, dans un CIO perdu derrière un centre commercial un peu miteux. Bon… Comme je suis un garçon poli, et que c’est ma mère qui m’a enseigné la politesse, nous arrivons tout deux à 10h25. Nous sonnons, entrons, et nous asseyons dans la salle de pause. Un coup d’œil nous rassure : il n’y a personne devant nous, et les dames du CIO prennent juste un café ; nous ne commencerons donc pas en retard. Vous connaissez les administrations, vous savez donc déjà à quel point mes conclusions de collégien étaient naïves : à 10h55, n’y tenant plus, ma mère doit aller chercher par la peau du cou notre conseillère qui estimait que nous étions encore en avance. La notion de temps est très relative pendant les pauses cafés ; encore une application de la bistromathique.
Notre conseillère, sur la défensive après cette attaque qui violait une des plus élémentaires des règles de politesse du milieu : le pacte de non agression dans un rayon de 4,2m autour de la machine à café, décida d’employer la technique de protection préférée du fonctionnaire en danger : elle nous noya sous les fiches explicatives. Celles-ci portaient en l’occurrence sur les différents choix qui s’offraient à moi pour continuer mes études. Puis on passa à l’entretien sur mon avenir.
Il faut faire ici une pause pour parler des méthodes divinatoires employées par les conseillères d’orientation qui reçoivent des collégiens. Certains prétendent qu’elles lisent dans les lignes des bulletins scolaires qu’on leur amène comme les bohémiennes dans les lignes de la main. Certains, plus proches de la réalité, pensent qu’elles lisent dans les marques (1) du café qu’elles renversent sur ces même bulletins. Mais je pense pouvoir affirmer sans crainte qu’elles lisent l’avenir dans les fiches qu’elles nous distribuent : j’ai vu la mienne faire un tirage en croix avec ses fiches, et doubler celles qui semblaient lui laisser des doutes. Ou peut-être ont-elles chacune leur méthode divinatoire préférée.
En tous cas une chose est sûre : la mienne n’avait pas les bons contacts là haut : elle m’a conseillé un BEP et toutes les filières professionnelles auxquelles elle a pu penser. Qu’on ne se méprenne pas : j’ai beaucoup de respect pour les gens qui font ces filières et qui gagneront sans doute beaucoup plus d’argent que je n’en aurais jamais (2), mais je doute que ce soit le choix le plus pertinent à proposer à quelqu’un qui a déjà manifesté la volonté d’apprendre le grec ancien. Je ne dis pas non plus qu’apprendre le grec ancien m’ait beaucoup aidé dans la vie, mais sans doute plus que de m’entendre proposer une formation de tourneur-fraiseur quand mes passions étaient plutôt la lecture des Misérables et la résolution d’équations du premier degré (3).
La moralité de cette histoire, c’est que tant qu’à nous mettre des voyantes dans les CIO, le gouvernement ferait aussi bien d’en embaucher des bonnes. Au moins, une fois le tirage « Travail » fait, elles pourront aussi nous sortir l’horoscope « Amour » et « Santé ».
(1)Elles n’ont jamais compris cette histoire de marc de café
(2)C’est fou ce que l’argent achète le respect
(3)Je suis passé au second degré depuis, quand j’ai découvert que même les mathématiques le permettaient

