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8th février
2010
written by Donio

La scène est classique, et pourtant tellement à côté de la plaque : une petite fille haute comme trois pommes vient voir son papa :

- Dis papa, comment on fait les bébés ?
- Et ben, euh… Comment dire ? Tu vois les petites abeilles et les fleurs… ?

Et bien non, et c’est là tout le drame : elle voit vaguement à quoi ressemble une fleur puisqu’on en dessine souvent en classe et que même une fois (1) son papa il en a offert à sa maman des toutes bizarres qui ne ressemblent pas à celles qu’on dessine. Et puis en plus il y en a dessinées sur sa trousse de crayons et son sac aussi. Mais une abeille… C’est quoi ?

Les abeilles, bien qu’éminemment sympathiques aux yeux de tous les gens qui se souviennent de ce qu’est du miel (2), souffrent d’un déficit de représentation au niveau planétaire. Leur répartition géographique est toujours plus étendue que celle des dodos. Pour le moment. Ça n’est pas parti pour durer.

Les abeilles, bien sûr, peuvent communiquer entre elles. On a beaucoup écrit sur la structure des ruches, sur leur capacité à discuter entre elles, sur les papotages pendant les cours de danse : danse moderne, danse classique, danse de communication d’entreprise, danse du ventre et du dard, danse étrangère première langue, danse étrangère deuxième langue… Car oui, les abeilles dansent pour se parler entre elles (3).

Cette communication leur a bien sûr permis de se rendre compte de la situation ; les registres de naissances ayant enregistré des résultats catastrophiques dans beaucoup de ruches, des émissaires ont été envoyés et un grand sommet s’est tenu à Davos en Suisse. Aucun n’est revenu : le bon air des montagnes leur a trop plu.

Des délégations ont alors été envoyées dans les fourmilières voisines qui semblaient ignorer la crise subie de plein fouet par ces petites fées du miel ; peut-être auraient-elles des conseils à donner à leurs amies pour surmonter ces difficultés qu’elles espéraient passagères. Mais si la fourmi n’est pas prêteuse, elle aime encore moins donner, ne serait-ce qu’un avis constructif. Se réfugiant derrière un cliché éculé, elles demandèrent aux abeilles ce que celles-ci avaient fait pendant l’été. A la recherche de fleurs, elles avaient dansé. « Oh, vous dansiez ? J’en suis fort aise. Et bien, chantez maintenant ! ».

Ma foi, pourquoi pas ? Pendant que les autres réfléchissent à de nouvelles pistes plus sérieuses, quelques unes devraient tenter l’expérience, pour voir. La révélation viendra à mon avis du refrain d’une chanson de William Sheller : « et si j’te comprends pas, apprend moi ton langage ». C’est si simple et si évident : le problème ne peut venir que d’un problème de mauvaise compréhension : les abeilles et les fleurs ne se parlent plus, elles ne parlent pas le même langage. Les abeilles, pour leur survie, doivent apprendre le langage des fleurs.

Bien sûr, on peut comprendre que les fleurs aient fini par se lasser de la façon de faire des abeilles : après tout nous sommes dans une époque moderne où les mentalités évoluent, et les fleurs ont pu en avoir assez d’être butinées à la va-vite : un frottis vite fait et l’abeille s’en va. Une rose rouge demande un peu de passion, l’achillée aime une petite dispute de bon aloi, l’hortensia qu’on satisfasse à quelques demandes fantasques, l’œillet demande de la sincérité… Toutes choses difficiles à apporter dans le speed-dating un peu obscène auquel se sont habitué les abeilles. Je recommande donc qu’elles apprennent à passer plus de temps avec les fleurs pour en retirer le nectar, quittant ainsi la logique industrielle qui les tue pour revenir à un artisanat qui fleure bon le traditionnel, avec toutes les opportunités marketing que ça ouvre.

(1) une seule, mais c’est déjà plus que beaucoup de gens, elle peut être fière de son papa
(2) vous savez, ce truc que les gens mettaient sur les tartines avant qu’on invente les pâtes à tartiner à la noisette et au chocolat
(3) elles ont inspiré du monde d’ailleurs

4th février
2010
written by Donio

Quel gâchis, vraiment. Mais il n’avait pas eu le choix. Le spectacle devait continuer.

Pourtant au début il y avait cru, quand il l’avait rencontré… A l’époque il avait le meilleur spectacle de sa région : « Judas rime le bateau au plot », une merveille de finesse et d’autodérision. Il s’était fait un petit nom dans son coin, mais il sentait que son répertoire tournait un peu en rond…

Et il était tombé sur une petite merveille. Jésus était un comique né : il avait ça dans le sang. On se demande d’où ça lui venait d’ailleurs : son père était un type plutôt austère, du genre pas rigolo, moralisateur, toujours à donner des conseils et à juger comment les autres devraient se comporter. D’ailleurs Judas, comme tout bon juif, se devait d’aller souvent tailler le bout de gras avec monsieur le père, et de prêter une oreille attentive à ses conseils rabâchés depuis des années et à ses remontrances. On lui connaissait malgré tout un écart : il avait fauté avec la mère de Jésus, une femme pourtant mariée. Ca l’avait un peu calmé niveau leçons : on l’entendait toujours beaucoup, mais il la mettait un peu en sourdine niveau adultère. Judas ne doutait pas cependant que ça ne le reprenne un jour. Sa mère, elle, était aussi ennuyeuse qu’il est possible de l’imaginer. Elle jouait les femmes mystérieuses, baissait humblement les yeux quand on parlait du fait qu’elle ait accueilli Dieu en elle, et donnait à tout le monde des leçons de morale et de douceur. Bref, pas le genre de boute en train qui va favoriser l’émergence de l’humour chez son fils.

Mais malgré des parents aussi drôles que des banquiers ou des courtiers en assurance, le petit avait du talent. Dès les premiers jours, il avait manifesté une capacité à l’humour : à peine né, il avait fait une farce magique intitulée « Hérode, le bœuf, l’âne et moi », un vaudeville dans lequel un roi jaloux tentait de se débarrasser d’un enfant encombrant, et celui-ci échappait aux problèmes en batifolant avec sa mère adultère dans la paille d’une grange, entouré d’animaux. Les observateurs de la scène underground, attirés par cette nouvelle étoile, ne s’y étaient pas trompé et avaient célébré la naissance de ce talent.

Judas avait peu d’informations sur son enfance ; sans doute peu encouragé par ses parents, l’enfant n’avait redécouvert ses talents qu’à la fin de l’adolescence, au moment le plus fort de son opposition au modèle parental. Il s’était alors engagé dans une troupe itinérante qui faisait du satyre religieux. C’est le moment où Judas l’avait rencontré. Il avait à ce moment peaufiné son art, et commencé à se faire connaitre. Son père, prompt à saisir les bonnes affaires, avait alors senti le potentiel commercial de son fils et l’avait engagé à se lancer en solo. Bien sûr, une partie de ses spectateurs les plus fidèles avait alors décidé de le rejoindre pour gérer la logistique de ses spectacles et participer aux campagnes de communication. Judas, éperdu d’admiration, avait alors senti qu’il pourrait apprendre beaucoup de ce petit génie, et avait intégré l’équipe.

Au début, il participait à l’écriture des sketches de Jésus avec les autres. Mais très vite, il se rendit compte qu’aucun d’entre eux n’avait le moindre talent en comptabilité ; lui seul avait déjà vécu seul et appris à tenir ses comptes. Il dut donc se consacrer de plus en plus à cette tâche, d’autant que Jésus n’arrivait jamais à garder le moindre sou pour lui. Mais toujours, le talent éblouissant du petit l’empêchait de claquer la porte, malgré sa relative mise à l’écart. Quel génie dans ses textes ! Je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise, il fallait l’oser ! Et cette façon de toujours faire des niches… Comme quand il avait convaincu Pierre qu’il pouvait marcher sur l’eau ; cet idiot n’avait pas remarqué les échasses attachées sous ses sandales ! Quel fou rire ce jour là. Ou encore quand il avait pris des cours de prestidigitation, et qu’il avait commencé à sortir des poissons de la manche de Pierre. Ce pauvre vieux Pierrot n’y avait rien compris. Et quand Jésus lui a sorti des pains de sous la barbe, il a failli s’évanouir. C’était un peu facile de se moquer de ce pauvre hère un peu dingue, mais c’était un ressort comique si efficace…

Et là Jésus avait programmé le plus beau spectacle de toute sa carrière : il avait préparé un numéro de fausse mise à mort avec une lance à pointe rétractable. Pierre allait certainement passer un nouveau cap dans la folie. Mais Jésus avait profité de cette occasion pour écarter définitivement Judas : il lui avait assigné le rôle du faux traître, pour rendre l’histoire plus crédible. Judas avait dû prétendre livrer Jésus pour mettre en place ce simulacre, et c’est lui qui devait fournir les fausses lances aux soldats. Alors bien sûr, il avait souvent prétendu vouloir partir pour relancer enfin sa propre carrière. Bien sûr il avait souvent cru vouloir partir. Mais cette mise à pied était difficile à digérer. Et maintenant, en haut du Golgotha, la foule acclame le soldat complice qui s’approche de Jésus, la lance brandie. Tout est fini. Ce sera son plus beau succès, grâce à Judas. Sous le faux impact, et devant une foule en délire, Jésus crie, mais ça reste amer.

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